Alegria

D’école, il n’y en avait plus depuis longtemps. Aussi passait-elle ses journées à sauter à cloche pied sur le mur inachevé en face de son immeuble. Le Zoo s’arrêtait là. Le terrain vague au-delà, à perte de vue, suggérait que ces confins seuls s’offraient comme destin aux enfants de la cité.
La petite faisait l’aller sur une jambe et revenait sur l’autre, évitant les fers dardant leur rouille. Avec le temps elle avait acquis la grâce évanescente d’un elfe. Son corps gracile dessinait des arabesques à contre-jour et les rayons du soleil jouaient à cache-cache avec ses membres filiformes. Ces scintillements à contre ciel, défiant l’immensité désolée, évoquaient l’imminence du désastre, la tremblotante image d’une ultime solitude.
Quand quelqu’un passait, elle s’arrêtait et le dévisageait. Ses mains, soudain dégagées de l’obligation de maintenir l’équilibre, fourrageaient la morve qui coulait si souvent de ses narines. Il était inutile de lui adresser la parole : elle ne répondait pas, maintenant sur chacun un regard obstinément perplexe. Une fois la rue à nouveau déserte, elle frottait son nez d’un geste machinal du bras et reprenait ses funambulesques allers-retours. Ses journées s’écoulaient invariablement ainsi et elle ne semblait pas trouver le temps long. Comme si ces obsédantes évolutions oblitéraient la tentation d’éclater en sanglots. Ses seuls amis semblaient être les chiens errants. Pour eux seulement, elle abandonnait sa position et s’asseyait à même le sol. L’animal, presque toujours sale et couvert de plaques, venait spontanément la renifler. Aucun, même le plus sauvage, ne l’avait jamais mordue. Elle le caressait et lui parlait dans un langage étrange, compréhensible d’eux seuls. En de singuliers colloques où la fillette semblait interroger la bête comme un messager. Messager de l’au-delà ? Messager de Murmos ?
Elle s’appelait Alegria. Je l’ai aperçue de ma fenêtre le premier jour où j’ai pris mes quartiers juste en face. Depuis l’incendie du centre, je ne parvenais plus à m’astreindre à la même exigeante routine. Je rêvais de cette innocence-là et devais m’ébrouer pour détacher mon regard de la minuscule danseuse. Un désarroi que l’impossibilité de fournir la même quantité de vivres et de médicaments qu’avant le sinistre renforçait encore. L’incident qui aurait dû me sembler anodin – il n’y avait que des dégâts matériels – me renvoyait l’inanité de notre tâche. Certes je pouvais soulager et aider, mais il était évident que ni moi, ni mes collègues ne pourrions changer le cours des choses, éradiquer définitivement cette misère. L’élan de solidarité était retombé comme un soufflet et la volonté politique de purger cette pauvreté totalement inexistante.

Épiphanie

En ce temps-là, le monde pouvait aller encore plus vite.
Vivre à Murmos suscitait une exaltante épiphanie des sens. Certes la matérialité des choses, leur profane eucharistie, ne vous envahissait pas comme une éblouissante révélation. Chacun devait se satisfaire de leurs chimères : se frotter effectivement au réel, à la vie, présentait plus que jamais des risques considérables.
Rester cloîtré dans son cocon de virtualité permettait cependant de vivre toutes les sensations imaginables sans aucun inconvénient, si ce n’était de fulgurantes montées d’adrénaline. Dans l’éther cybernétique les distances étaient abolies et beaucoup de plaisirs se passaient d’intermédiaire matériel accédant directement au cerveau. La frontière entre la sensation physique de l’odeur, du toucher – caresse ou coup –, de la vitesse et son infusion directe dans les centres nerveux frisait l’imperceptible. S’instiller un orgasme neuronal tout en faisant l’amour avec un partenaire en chair et en os était une gâterie fort goûtée par les couples. Les sondages et les statistiques l’attestaient à l’envie.
La bulle était devenue la norme. Aussi fragile, aussi transparente…
Mais à Murmos, le bonheur était à portée de téguments !
Et de carte de crédit. Car le futur était un luxe. Un luxe dispendieux !
Murmos sanctifiait le narcissisme de ses citoyens en attisant une enivrante frénésie consumériste et ordonnançait un univers étouffé de marchandises imaginaires qui anticipait leurs plus infimes désirs. Cette célébration de l’insignifiance tissait un réseau fractal d’accrétion discrètement étayé par une bureaucratie omniprésente.
Ainsi Murmos prenait en otage le corps de ses citadins. Pour mieux s’emparer de leurs esprits, de leurs âmes.
Car Murmos était interactive. Interactive comme l’enfer.

Je ne sais plus où j’ai récupéré ce petit texte… Il était signé d’un certain S.
J’avais glissé la feuille sous le verre de mon bureau. Un papier bistre, une police manuscrite imprimée en mauve. Un choix artisanal comme pour se démarquer de l’univers qu’il décrivait.

À force de le relire, je le savais par cœur… La description de cet enfer interactif et glamour de nantis – de ceux qui avaient une carte de crédit – me semblait si vraie et si dérisoire quand on côtoyait quotidiennement, comme moi, la misère. C’est peut-être ce texte  qui m’a donné l’idée de tenir ce journal. Un contre-feu épistolaire.

Bien sûr le papier avait disparu lors de l’incendie. Je l’ai transcrit de mémoire au début de cette chronique pour lui donner une nouvelle vie. Suggérer que deux enfers s’affrontent. Celui qu’on se fabrique soi-même. Et celui qu’on fabrique aux autres. À ses frères humains, par égoïsme ou indifférence. Un enfer bien matériel, tangible et douloureux : celui qui s’étale à quelques pas – que personne ne franchit jamais. Celui que je fréquente tous les jours pour le rendre un peu moins lourd à ceux qui ne peuvent pas y échapper.

C’est de cet enfer – à Murmos, on l’appelle le Zoo – dont je vais parler ici. J’espère que mes mots trouveront un écho auprès de quelques consciences. Et qui sait demain ?
Y aura-t-il un demain ? De quoi sera-t-il fait ?